L'enfant est né sur les rivages de la mer Méditerranée à la clinique de "l'Oasis", située à l'entrée d'un petit port de pêcheurs nommé Saint-Tropez. Ce jour-là c'était la "Bravade" de Saint-Tropez, processions et tromblonnades fêtant Saint Torpès, dont le corps décapité par Néron en l'an 68 se trouvait entre un chien et un coq dans une barque à la dérive, entrée lentement dans le port de cette petite ville constamment assiégée par les Sarrasins. Depuis, "Saint Tropez" est le saint patron de ce petit port dont le monde entier - ou à peu près, à part quelques peintres et quelques initiés - ignorait jusqu'à l'existence, ceci jusqu'à la naissance d'Igor ! à l'heure exacte (17h45) de son arrivée sur notre terre (une fois encore !), comme voulant fêter le nouveau-né, un véritable carillon monté de toutes pièces sonnait sur le plateau de Covent Garden à Londres : c'était la "première", le rideau venait de se lever sur la scène du couronnement du tsar assassin Boris Godounov, au début du premier acte du magistral opéra de Modeste Moussorgsky d'après un drame du grand poète russe Alexandre Pouchkine - "Boris Godounov" - dans la mise en scène de Peter Brook et les somptueux décors et costumes du célèbre décorateur Georges Wakhévitch, le père de l'enfant. Jean Cocteau envoya un télégramme à Marica, la mère d'Igor, proche amie du poète : "Bravo pour le fils des cloches !". 

Deux jours plus tard, Israël déclarait son Indépendance ! depuis, ce jour-là est fêté chaque année en Israël comme l'une des dates les plus importantes de l'histoire du peuple juif : "Yom Haazmaout", dont le sens prophétique est extrêmement profond.

Or, la clinique de l'Oasis se trouvait sur le territoire de Gassin, l'un des plus beaux villages de France, datant du XIIIème siècle environ, d'origine mauresque, véritable antique Jérusalem en miniature, un paradis de beauté au milieu des chênes et des pins parasols perché au sommet d'une colline surplombant le golf de Saint-Tropez, avec vue jusque sur les Alpes maritimes par beau temps. Igor Wakhévitch est donc né à Gassin, un lieu qui berça toute son enfance et dont il était "le petit prince", une vedette locale, la mascotte de ce village pour lequel il était en amour quasi charnel, jouant dans les ruelles à longueur de journée avec les copains de son âge, bandes rivales errant et déambulant des heures durant en s'invectivant copieusement "avé l'assent" provençal, insultes de gosses, parcourant de long en large escaliers innombrables et dédale de ruelles s'insinuant souvent sous des voûtes et dont certaines étaient si étroites, qu'une seule personne à la fois pouvait à peine s'y engager ! Igor caressait amoureusement de ses petites mains douces toutes les pierres dont étaient faites maisons et murs de ce magique village, merveilleux de beauté et de mystère ; il en connaissait chacune par cœur, chacune de ces pierres était devenue son amie intime ! il leur parlait, les nommait, les portait dans son cœur, les retrouvait avec une joie indicible. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, ce village était très pauvre, avec bien des maisons en ruines. Le père d'Igor racheta l'une des ces ruines, et avec l'aide d'un maçon du village, Monsieur Buriassi, il remit sur pied cet amas branlant dont il fit une véritable petite merveille, un bijou. Il y avait un tout petit jardin où Igor laissait en liberté les tortues qu'il était allé capturer dans les forêts environnantes et qui s'échappaient à tous les coups, à la moindre occasion, en dépit des grandes feuilles de laitue dont Igor les gavait ! En contrebas, il y avait un terrain en espaliers, berges emplies de fougères et surmontées d'un immense amandier dans lequel le petit Igor passait une partie de ses après-midis, perché à y recueillir les amandes fraîches et à en casser les coquilles veloutées entre deux pierres sèches. Un jour débarqua à Gassin le grand acteur Pierre Brasseur qui acquit la maison mitoyenne de celle d'Igor, et avait fait de cet enfant qu'il adorait, à la fois son grand ami et son petit factotum, notamment lui confiant la tâche de lui préparer tout le matériel nécessaire, de s'occuper des pinceaux et des tubes de peinture à l'huile dont l'acteur usait pour peindre ses toiles : la peinture, en effet, peindre, était devenu durant les vacances, le passe-temps favori, le violon d'Ingres de cet acteur français de légende qu'Igor allait réveiller tous les matins, se glissant dans le lit conjugal, entre Pierre et sa jeune épouse Lina. Après Odette Joyeux (la mère de Claude Brasseur), Pierre avait épousé une jeune pianiste italienne, Lina Magrini-Casadesus, et ceci fut à l'origine des débuts au piano du petit Igor lequel, dès l'âge de six ans, se mit à étudier le solfège et à poser ses mains à peine potelées sur un clavier. Ses premiers professeurs de piano furent les sœurs Dujoncquoy, âgées de soixante-dix ans, Brigitte Manceau (la nièce du compositeur Françis Poulenc), Madame Marguerite Bousquet, amour caché du célèbre explorateur Paul-Emile Victor dont elle avait eu un fils, Patrick Bousquet, et qui avait appris à Igor la célèbre formule : "Scaphandrier d'eau de vaisselle !" ... cependant, Igor montrait une nette préférence pour les séances de Guignol où il se rendait plusieurs fois par semaine accompagné de son petit frère Alexandre, à Paris, au Champs-de-Mars ou au Jardin du Luxembourg, ou encore au Rond-Point des Champs-Elysées, même aux Tuileries, il existait un petit Guignol ; il les fréquentait tous et connaissait tout le répertoire par cœur, toutes les répliques, tous les personnages, tous les décors et costumes, toutes les fééries, toutes les bagarres et bastonnades ! Igor jusqu'à l'âge de 14 ans continuait d'aller au Guignol, ce qui déclenchait l'ire de son professeur de piano au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, Lucette Descaves !

"Igor ! fait le Christ !" : ivre mort, à Gassin, Pierre pénétrait souvent dans la maison d'Igor (portes en vis à vis), se précipitant sur l'enfant qu'il adorait et lui mettant les bras en croix. Terrorisée, Marica mettait aussitôt le petit Igor à l'abri des élans éperdus de l'acteur ! était-ce prémonitoire ? ... beaucoup plus tard en effet, ce fut souvent le lot d'Igor, au sortir de l'adolescence, jeune homme innocent bien que sensuel (il ne s'en rendait pas compte du tout), que d'attirer à lui les ivrognes et autres speedés, jeunes gens de son âge se prenant pour Rimbaud ou Baudelaire, amoureux de William Blake ou de Gustave Doré, des "Chants de Maldoror" ou de Shelley, de Kleist ou de Novalis sur fond de Jimi Hendrix et d'Eric Clapton, ou de Jim Morrison, et devoir répondre au téléphone à leurs appels suppliants en pleine nuit pour les ramener chez eux complètement cramés à trois heures du matin ! ... la présence d'Igor les rassurait, les calmait, leur faisait du bien. Certains même abandonnèrent complètement leur addiction en fréquentant le jeune musicien, le suivant en d'autres chemins qui n'étaient guère des évasions ... mais la prérogative, le privilège d'une conscience bien plus radieuse et lumineuse, à la recherche d'elle-même, marchant à sa propre rencontre, à sa propre découverte. L'aventure de la Conscience. Aucune mystique. Aucune religion. Une "Identité" ... commune à l'humanité toute entière, et d'ordre cosmique ; ... et "par-delà" encore ... l'ineffable mystère d'un Infini qui se rétracte, laissant place à un vide qui n'en est pas un : un rien inconcevable à la puissance inimaginable - "Nulle-Chose Sans Limite" - ... concentré sur un Point d'où jaillit une ligne, "la Ligne", le rayon d'un Nom Créateur, Imprononçable, Prononçiateur, fondamentalement UN, Indivisible.